La persistance singulière des négationnistes de l'IA
L'histoire du monde sera divisée en deux ères : l'ère pré-IA et l'ère post-IA. Trop de gens sont encore dans le déni.
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- Yascha
La traduction suivante de mon article original en anglais a été publiée le 21 aout dans Le Point.

Certains événements, comme la Révolution française ou l'effondrement du communisme, éclatent sans prévenir. Rares sont ceux qui en anticipaient la déflagration, et moins encore l'ampleur du monde nouveau qu'ils allaient façonner. À l'inverse, d'autres bouleversements historiques – la chute de l'Empire romain ou la révolution industrielle – se manifestent avec fracas. Dès l'apparition des premières usines dans le nord de l'Angleterre, la puissance brute de la machine à filer et de la machine à vapeur annonçait des secousses d'une portée inédite. Ceux qui, au début du XIXᵉ siècle, les réduisaient à de simples curiosités sociales, culturelles ou politiques avaient tout de spécialistes des taupinières qui, le nez collé au sol, furent incapables de voir la montagne surgir devant eux.
Ce que nous vivons aujourd'hui est, même en usant de la plus grande prudence, comparable à la révolution industrielle. L'essor fulgurant des modèles d'intelligence artificielle toujours plus sophistiqués ouvre d'immenses perspectives pour l'avenir de l'humanité. Bien employés, ils pourraient affranchir l'homme de la pénibilité du travail, abolir la pénurie matérielle et favoriser des avancées décisives – de la médecine aux arts. Mal orientés, ils risquent au contraire de provoquer une paupérisation massive, de déclencher des guerres ou des épidémies sans précédent, voire de rendre l'espèce humaine obsolète.
Or, aussi évidente que devrait nous paraître aujourd'hui l'envergure de la révolution industrielle dans le Manchester du XIXᵉ siècle, beaucoup préfèrent encore rester rivés à leur lopin d'analyse. Certes, toutes les conférences les plus « tendance » programment désormais des tables rondes sur l'IA, et les réseaux sociaux bruissent de gourous surexcités vantant les dernières prouesses « révolutionnaires » de Grok ou de ChatGPT. Mais tandis que la montée en puissance de ces technologies constitue déjà la toile de fond de notre époque, les grands médias – si prompts à se parer de sagesse, d'érudition et même d'une mission de « sens » – peinent dramatiquement à en saisir toute la mesure historique.
Un article publié en mai dans The New Yorker, largement relayé depuis, illustre ce travers de manière extrême – mais loin d'être isolée. « L'IA me dégoûte franchement », écrit Jia Tolentino. Selon elle, l'intelligence artificielle blanchit les préjugés sous couvert de neutralité, elle « hallucine », et risque de s'empoisonner à sa propre projection du réel. Pire encore : plus les gens utilisent ChatGPT, plus ils gagneraient en solitude et en dépendance. Jia Tolentino a au moins l'honnêteté de reconnaître qu'elle « n'a jamais utilisé ChatGPT ». Se réclamant du progressisme, elle adopte pourtant la posture d'un prêtre réactionnaire du XIXᵉ siècle vouant le chemin de fer aux gémonies comme invention diabolique – non sans se vanter de n'avoir jamais commis le péché d'y monter.
Certes, des médias majeurs, comme le New York Times ou NPR, ont publié quelques analyses lucides sur l'état actuel de l'intelligence artificielle, ses enjeux et son avenir probable. Mais une part non négligeable des articles parus dans ces mêmes colonnes relève, sous des formes diverses, ce que l'on pourrait qualifier de « dénialisme de l'IA ».
D'un côté, certains textes réduisent l'IA à une incompétente chronique : des chatbots condamnés aux hallucinations, incapables même de vérifier un simple fait. D'autres insistent sur son absence supposée d'intelligence, n'y voyant qu'une machine à patterns, un simple « perroquet stochastique ». Enfin, certains affirment que son impact économique serait largement surestimé, tant les gains de productivité promis tardent à apparaître.
Ne pas entendre le progrès, ne pas en parler, ne pas le voir : tel est le trio d'ingrédients de ce déni.
L'IA « est incompétente »
Le premier désaveu repose désormais sur des affirmations manifestement fausses, puisqu'il se réfère désormais à des affirmations manifestement fausses – comme le sait quiconque a déjà utilisé ChatGPT, Claude, Grok, Gemini ou DeepSeek. Certes, les chatbots d'IA restent étonnamment défaillants dans certaines tâches précises. Si, par exemple, vous cherchez une citation dont vous n'avez qu'un vague souvenir (ce qui m'arrive souvent), mieux vaut éviter de leur demander : incapables de retrouver la formule exacte, ils vous inventeront aussitôt une phrase impeccable… mais imaginaire.
Reste que, dans la plupart des domaines, les moteurs d'IA rivalisent déjà avec les meilleurs esprits humains. Ils traduisent, jouent aux échecs, composent des poèmes, enseignent des compétences, codent, créent des illustrations, posent des diagnostics médicaux ou transforment un article scientifique ardu en un podcast aussi limpide que concis. Le fait de balayer cette boîte à merveilles sous prétexte qu'elle échouerait encore sur quelques tâches rappelle la vieille blague des deux vieux juifs au cirque : un acrobate traverse un fil de fer sur un monocycle, jongle avec sept torches enflammées tout en jouant un morceau virtuose au violon. L'un des compères se tourne vers l'autre et soupire, dédaigneux : « Oh, ce n'est pas Paganini. »
L'IA « n'est qu'un perroquet stochastique »
Le deuxième type se veut plus raffiné, tout en étant en réalité encore plus creux. Il repose sur une pseudo-expertise technique de la nature de l'IA, qui se réduit à des slogans condescendants, rehaussés du vernis d'une incantation mal digérée. Un article marquant paru en 2021 affirmait effectivement que les grands modèles linguistiques ne « comprennent » pas vraiment le monde : ils se contenteraient de recycler du langage humain au moyen d'un dispositif stochastique associant des mots à d'autres mots dans les immenses corpus où ils ont été entraînés. Autrement dit, loin d'être intelligents, les chatbots ne seraient que de simples « perroquets stochastiques ».
L'image est frappante, et elle repose sur une part de vérité : ces technologies s'appuient bel et bien sur d'immenses bases de données pour prédire le mot, le pixel ou la note suivants. Mais aussi suggestive que soit cette formule, elle n'annule en rien les aptitudes prodigieuses de l'intelligence artificielle. Lorsqu'un chatbot accomplit en quelques secondes ce qui demandait jadis des semaines d'efforts à des spécialistes, le monde en est transformé – pour le meilleur ou pour le pire – indépendamment de la mécanique qui le rend possible.
Que les chatbots fonctionnent sur un raisonnement stochastique n'a rien d'aussi disqualifiant qu'on voudrait le faire croire. Nous sommes aussi loin de percer les mystères du fonctionnement de l'esprit humain que ceux de ChatGPT. Et il y a de bonnes raisons d'estimer que notre propre capacité à comprendre et à transformer le monde repose, elle aussi, sur des mécanismes de reconnaissance de formes. Ce qui est présenté comme la preuve que l'IA ne serait qu'un « perroquet stochastique » pourrait bien, en réalité, la rapprocher de l'humain bien plus que ne veulent l'admettre ses détracteurs.
En mai 1997, Garry Kasparov, alors considéré comme le plus grand joueur d'échecs de tous les temps, s'inclinait face à Deep Blue, la gigantesque machine d'IBM remplissant plusieurs armoires de la taille d'un réfrigérateur. Comme il allait le raconter plus tard, c'est un coup, en particulier, qui le bouleversa. Le champion s'attendait à ce que l'ordinateur choisisse un mouvement qui lui procurerait un avantage tactique immédiat, tout en pressentant – par intuition de joueur – que ce choix finirait par affaiblir sa position. Mais Deep Blue, simple calculateur explorant un nombre vertigineux de scénarios, évita le piège. Kasparov en fut sidéré : une machine venait de trouver, par la seule puissance du calcul, la meilleure option « intuitive », un geste qu'il pensait réservé à l'humain.
Ce qui frappe avec les chatbots actuels, infiniment plus puissants que Deep Blue, c'est qu'ils fonctionnent de façon radicalement différente. Deep Blue « connaissait » les règles du jeu et pouvait, par la force brute de ses processeurs, passer en revue des millions de configurations pour atteindre la bonne conclusion. Les grands modèles linguistiques, eux, s'appuient sur une immense mémoire de parties passées pour prédire le coup le plus probable. Autrement dit, le fait que ChatGPT agisse comme un « perroquet stochastique » le rapproche, bien plus qu'il ne l'en éloigne, de la manière dont des joueurs d'exception, comme Garry Kasparov, pratiquent réellement leur art.
« De toute façon, l'impact de l'IA sera limité »
La dernière forme de déni concerne l'impact économique de l'IA. Lors du lancement de ChatGPT 3.5, en novembre 2022, certains prédisaient un séisme immédiat et dévastateur pour les emplois des cols blancs. Certains secteurs ont déjà été durement touchés. Pendant la dernière décennie, les économistes conseillaient aux étudiants soucieux de leur avenir d'apprendre à coder pour se garantir une carrière ; or, en un temps record, les programmeurs sont passés de salaires stratosphériques à un risque de chômage supérieur à celui des jeunes diplômés en histoire de l'art ou en philosophie, pourtant jugés bien moins « sûrs ». Mais jusqu'ici, ni l'hécatombe des emplois tertiaires ni les envolées de productivité annoncées ne se sont matérialisées.
On pourrait donc conclure que, du moins sur le plan économique, l'intelligence artificielle se révélera bien moins décisive que ce qu'on prétend. Des économistes de renom affirment que le marché de l'emploi restera peu affecté à court terme. D'autres estiment que les valorisations vertigineuses d'entreprises, comme OpenAI, relèvent de l'illusion : les coûts toujours plus lourds d'entraînement de modèles sophistiqués ne seraient jamais compensés par les revenus attendus. Selon eux, on retiendra notre époque pour l'aveuglement de son arrogance collective, comme on se souvient aujourd'hui de la bulle Internet des années 2000.
La réponse la plus évidente à cet argument consiste à rappeler que la bulle Internet n'a été qu'un simple ralentissement. Certes, avant son éclatement en mars 2000, nombre d'entreprises sans avenir étaient massivement surévaluées. Mais l'engouement pour Internet s'est révélé pleinement fondé. Vingt-cinq ans plus tard, le Nasdaq affiche un niveau quatre fois supérieur à celui d'avant la bulle, et les entreprises technologiques représentent une part majeure de la capitalisation boursière mondiale. Il est désormais incontestable que l'économie a été profondément remodelée par le numérique.
Pour répondre plus solidement au scepticisme quant à l'impact économique de l'IA, il faut rappeler que les gains de productivité reposent sur une double condition : d'un côté, l'existence de technologies capables d'augmenter ou de remplacer le travail humain ; de l'autre, des transformations organisationnelles permettant aux entreprises de les exploiter pleinement. Les innovations qui apportent des gains marginaux dans un secteur précis sont souvent rapidement adoptées, car elles s'inscrivent dans la logique des acteurs en place soucieux d'accélérer leurs processus. À l'inverse, les technologies porteuses de gains massifs et transversaux sont beaucoup plus difficiles à intégrer, parce qu'elles surgissent souvent, comme l'IA, en dehors du système industriel existant et qu'elles exigent des réorganisations bien plus profondes avant de produire leurs effets.
Un exemple frappant : plusieurs études montrent que des robots dotés d'IA rivalisent déjà avec les meilleurs médecins dans nombre de tâches essentielles, qu'il s'agisse d'interpréter des examens complexes ou de poser un diagnostic à partir de symptômes diffus. Pourtant, la pratique médicale a très peu évolué, freinée à la fois par des réglementations strictes et par la résistance d'un corps professionnel qui n'a aucun intérêt à se voir remplacé. Cela en dit moins sur le potentiel à long terme de ces technologies que sur la lenteur avec laquelle les systèmes complexes s'adaptent – surtout quand il s'agit de professions très rémunératrices et puissamment connectées. Comme souvent dans l'histoire des disruptions technologiques, ces forces peuvent contenir la marée montante pendant un temps étonnamment long. Mais parier sur la résistance éternelle du barrage serait une erreur fatale.
Il y a dix ans, on redoutait surtout que les progrès technologiques ne condamnent des emplois manuels, comme ceux des routiers. Aujourd'hui, les avancées spectaculaires de l'IA textuelle ont convaincu nombre d'observateurs que ce sont les cols blancs – assistants juridiques, responsables RH ou autres professions administratives – qui seront les premiers touchés. Mais un facteur décisif reste encore en suspens. Concevoir des robots capables de se mouvoir avec agilité dans le monde physique s'est révélé bien plus ardu que de créer des chatbots maîtrisant des tâches cognitives complexes. Or, le jour – désormais proche – où des machines combineront ces deux aptitudes et seront produites à grande échelle, c'est l'ensemble du marché du travail, cols bleus comme cols blancs, qui se trouvera menacé.
Voilà qui me rend sceptique face à l'argument auquel recourent désormais même les économistes les plus avisés pour minimiser l'impact de l'intelligence artificielle. Ils aiment rappeler que, malgré les prédictions alarmistes de leurs contemporains, aucune grande révolution technologique – de l'imprimerie à l'automatisation industrielle – n'a jamais provoqué de chômage de masse. Certes, des métiers ont disparu, mais d'autres, entièrement nouveaux, sont apparus. Il n'existe plus de scribes pour copier des livres à la main, mais, comme en témoigne l'état de ma boîte e-mail, on trouve aujourd'hui des bataillons de spécialistes du marketing occupés à proposer des auteurs à des animateurs de podcasts. De même, si le nombre de mineurs de charbon s'est effondré, les États-Unis comptent désormais une palanquée de professeurs de yoga.
Jusqu'ici, cet argument a toujours résisté à l'épreuve des faits. Mais c'est parce que l'humanité n'avait encore jamais été confrontée à une forme incarnée d'intelligence générale, capable de surpasser la grande majorité des humains dans la plupart des tâches. La question de savoir si le mécanisme habituel de remplacement des emplois, valable pour les révolutions passées, tiendra face à cette rupture inédite reste au mieux ouverte. De mon côté, je soupçonne que ceux qui, aujourd'hui, affirment que l'impact de l'IA sera comparable à celui de la machine à vapeur connaîtront le même sort que Malthus : sa théorie sur les périls d'une croissance démographique incontrôlée décrivait remarquablement bien chaque période de l'Histoire… sauf pour tout ce qui allait advenir après sa formulation.
J'ai une admission à faire.
Intellectuellement, je suis profondément convaincu que l'importance de l'IA est, si tant est, sous-estimée. Les tentatives lamentables de prétendre que nous ne sommes pas au bord d'une révolution technologique, économique, sociale et culturelle ne sont guère plus que des échappatoires. En théorie, je n'ai guère de patience pour le déni de l'impact de l'intelligence artificielle qui imprègne aujourd'hui une grande partie du discours public.
Mais dans la pratique, j'ai moi aussi du mal à agir en conséquence. Je ne suis pas programmeur informatique, je n'ai donc pas grand-chose à dire sur cette technologie. Je ne suis pas très impliqué dans les cercles technologiques, j'ai donc du mal à identifier les personnes les plus compétentes pour discuter de ces sujets. La plupart des articles que nous publions dans Persuasion ne traitent pas de l'IA, et ceux qui le font sont souvent étonnamment peu relayés.
Mais s'il y a une chose que j'ai apprise au cours de ma carrière d'écrivain, c'est qu'il devient finalement intenable de se voiler la face. Pendant une période étonnamment longue, on peut prétendre que la démocratie dans des pays comme les États-Unis est à l'abri des démagogues d'extrême droite, que le « wokisme » est une philosophie politique cohérente ou que les bulles financières ne sont que le fruit de l'imagination des pessimistes, mais à un moment donné, l'édifice s'effondre. Et plus tôt nous trouverons le courage d'affronter l'inévitable, plus nous aurons de chances d'être prêts lorsque minuit sonnera.
C'est un autre article absolumment brillant de cet auteur! Je viens de le lire. Avocat indépendent aux É-U, je crains un peu pour mon propre travail, mais je m'approche de la retraite et, à part cela, dans mon métier il nous faut toujours le jugement ainsi que la sagesse humaine d'un avocat soit pour plaider des causes soit pour donner des conseils importants à quelqu'un d'autre.
Néanmoins, si les machines peuvent largement nous remplacer, cela voudra dire que la pénurie et la pauvreté peuvent être enfin réglées, n'est-ce pas? Merci!
Je suis abonné à votre site et voudrais bien continuer à recevoir vos commentaires en français, qui est même ma langue de préférence! Comment pourrais-je vous confirmer que j'ai partagé cet article avec trois autres individus? De toute manière, je vais le faire maintenant!