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- Yascha
La traduction suivante de mon article original en anglais a été publiée le 21 septembre dans Le Point.
Voici deux semaines, une élection régionale que l’on aurait pu croire secondaire faisait les gros titres dans le monde entier : la victoire de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) avec 44 % des voix en Saxe-Anhalt, plaçant pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale l’extrême droite à portée du pouvoir.
Les derniers scrutins attireront sans doute moins l’attention. Ils pourraient pourtant être plus révélateurs encore du mauvais état de l’Allemagne politique. Dans le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, au nord-est du pays, l’AfD a de nouveau signé une forte poussée. Mais le résultat le plus saisissant est ailleurs : les chrétiens-démocrates n’ont même pas franchi la barre des 5 %. Le parti du chancelier Friedrich Merz disparaît donc du parlement régional – une première dans l’histoire de la République fédérale.
Pour Merz, c’est le coup de grâce. Il pourra peut-être s’accrocher à son poste quelques semaines, voire quelques mois encore. Mais son autorité s’est évaporée et sa capacité à imprimer sa marque au pays est désormais réduite à néant. Politiquement, il est déjà condamné.
Reste que l’importance de cette débâcle historique dépasse largement le sort d’un seul homme. Les chrétiens-démocrates sont, de loin, le parti le plus important de l’histoire allemande d’après-guerre. Ils ont dirigé la République fédérale pendant 53 de ses 77 années d’existence. De Konrad Adenauer à Angela Merkel, en passant par Helmut Kohl, ils ont façonné pour ainsi dire tous les aspects de la vie du pays. Mais l’époque où de grands partis de rassemblement comme la CDU pouvaient structurer à eux seuls le paysage politique touche à sa fin. Et le vide qu’ils abandonnent est aussitôt occupé par les forces les plus radicales – en Allemagne comme ailleurs dans le monde démocratique.
S’il est une question qu’on n’a cessé de me poser durant ces dix dernières années, c’est celle-ci : « La vague populiste est-elle appelée à durer ou va-t-elle bientôt refluer ? »
La réponse me paraissait déjà évidente à l’été 2016, lorsque Donald Trump est devenu le candidat républicain et que les Britanniques ont voté en faveur du Brexit. Aujourd’hui, elle ne fait plus guère de doute : les populistes sont là pour durer. Ce qui paraissait encore exceptionnel il y a quelques années est devenu, qu’on le veuille ou non, la norme. Le populisme n’est plus un phénomène périphérique : il est devenu l’une des forces politiques dominantes de notre époque.
Des dirigeants issus de cette mouvance gouvernent désormais aux États-Unis, en Inde, en Turquie et dans bien d’autres démocraties. Ils pourraient accéder au pouvoir en France et au Brésil dans les prochains mois.1 Et même là où ils semblent condamnés à rester dans l’opposition encore quelques années, leur poids suffit désormais à rendre impossible tout retour à « la normale ».
La meilleure illustration récente de cette nouvelle donne nous vient précisément du pays qui lui a résisté le plus longtemps. À l’automne 2016 encore, plusieurs responsables politiques de premier plan à Berlin m’assuraient, en privé, que l’Alternative pour l’Allemagne ne réussirait jamais à entrer au Bundestag. Aujourd’hui, l’AfD arrive en tête des sondages nationaux. Dans le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, elle s’est de nouveau imposée, avec environ 38 % des voix. Comme une multitude de petits partis sont restés sous le seuil des 5 % nécessaire pour entrer au Parlement, une large coalition de gauche a pu réunir de justesse une majorité pour gouverner le Land. Mais cette configuration relève largement de l’accident électoral et a peu de chances de se reproduire : quelques milliers de voix de différence auraient suffi à rendre le Land ingouvernable.
Comme dans bien d’autres pays, l’essor d’un populisme nourrit celui d’un autre. Die Linke – La Gauche –, grande gagnante d’un autre scrutin organisé aujourd’hui dans la ville-État de Berlin, descend du Parti socialiste unifié d’Allemagne (SED), qui gouvernait l’Allemagne de l’Est d’une main de fer. Dans les premières années suivant la réunification, le parti séduisait surtout un électorat âgé, nostalgique de la sécurité promise par le régime communiste. Depuis, il s’est profondément transformé et s’inscrit désormais dans une gauche illibérale que l’on retrouve ailleurs dans le monde. À bien des égards, il rappelle aujourd’hui le Parti vert de Zack Polanski au Royaume-Uni ou La France insoumise en France. Pendant la récente campagne berlinoise, certains de ses militants ont ainsi été filmés scandant « Yalla, Yalla, Intifada ! ». Le soir du scrutin, le chef d’un clan criminel notoirement connu s’est même rendu à la soirée électorale du parti, expliquant avec enthousiasme aux médias qu’il se reconnaissait dans ses positions.
Ce dimanche, Die Linke a recueilli 26 % des voix. Plusieurs coalitions restent encore possibles sur le papier, mais son chef semble désormais bien placé pour devenir le prochain maire de Berlin. Ce serait la première fois que les héritiers du SED prendraient la tête de la capitale fédérale.
Autre trait frappant de ces deux scrutins : la fracture générationnelle. Les sociaux-démocrates et les chrétiens-démocrates, qui dominaient autrefois la vie politique allemande, doivent désormais l’essentiel de leur soutien aux retraités. Chez les moins de 35 ans, en revanche, Die Linke et l’AfD réunissent une majorité nette, aussi bien à Berlin qu’en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale. Tout porte donc à croire que le glissement vers les extrêmes ne fait que commencer.
Au début des années 2000, articles et livres se multipliaient sur la « crise de la social-démocratie ». Le SPD, qui recueillait autrefois plus de 40 % des voix, enchaînait les plus bas historiques. Avec le recul, on voit mieux que l’effondrement des grands partis de centre-gauche n’était que le signe avant-coureur d’une crise beaucoup plus vaste : celle du centre politique dans son ensemble. Les chrétiens-démocrates ont fini par suivre le même chemin.
L’époque de ce que les Allemands appellent encore les Volksparteien – ces grands partis capables de rassembler bien au-delà de leur base – est bel et bien terminée. À leur place s’installe un paysage toujours plus polarisé, où différentes formes de populisme gagnent du terrain et conquièrent le pouvoir d’une région à l’autre.
De tout cela, d’aucuns seront tentés de tirer une conclusion simple : capituler. Si le centre politique ne tient plus, alors peut-être les modérés, à gauche comme à droite, devraient-ils finir par prendre acte de l’époque et s’allier aux extrémistes de leur propre camp.
Ce serait une erreur. Ni Die Linke ni l’AfD ne sont en mesure d’apporter des réponses crédibles aux problèmes bien réels auxquels l’Allemagne est confrontée. Et malgré tout ce qui les sépare, les deux partis présentent d’étranges ressemblances : leur complaisance envers Moscou, par exemple, ou leur incapacité persistante à faire le ménage parmi les antisémites de leurs rangs.
Mais il serait tout aussi vain de minimiser la gravité de la situation ou de s’agripper aux certitudes d’un monde disparu. Depuis dix ans, une large partie du centre politique préfère expliquer la progression des extrêmes par l’ingérence étrangère, les algorithmes des réseaux sociaux, les maladresses de tel ou tel candidat, voire par la stupidité, le sexisme ou le racisme des électeurs.
Ces façons de détourner le regard de ce qui se déroule sous nos yeux ont quelque chose de rassurant, elles n’en sont pas moins dangereuses. Ceux qui veulent préserver les principes d’une société libre doivent évidemment leur rester fidèles. Mais ils doivent aussi admettre qu’il existe de vraies raisons pour lesquelles des millions de citoyens ne croient plus les partis et les institutions en place capables de s’attaquer aux problèmes qui les préoccupent. Ils ne retrouveront pas cette confiance tant que ces partis et ces institutions ne montreront pas qu’ils sont encore capables d’écouter – et d’apprendre.
L’issue des élections présidentielles au Brésil et en France reste très incertaine. Toutefois, selon les marchés des paris, Flávio Bolsonaro est légèrement favori pour remporter les prochaines élections présidentielles au Brésil, tout comme Marine Le Pen en France.


