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- Yascha
Simon Sebag Montefiore est historien et auteur. Son dernier ouvrage s’intitule The Cauldron: The Origins of the Modern Middle East.
Dans l’entretien de cette semaine, Yascha Mounk et Simon Sebag Montefiore discutent de la manière dont l’effondrement de l’Empire ottoman a donné naissance au nationalisme moderne et au nettoyage ethnique au Moyen-Orient, de la façon dont l’histoire de la région a façonné les conflits actuels, ainsi que de l’impact à long terme du 7 octobre.
Ce qui suit est une traduction abrégée d’une interview enregistrée pour mon podcast, « The Good Fight ».
Yascha Mounk : J’attends cette conversation avec beaucoup d’impatience. C’est un ouvrage très ambitieux. Parlez-nous des origines du Moyen-Orient moderne. Comme dans de nombreuses régions du monde, les origines d’un monde moderne sont en quelque sorte l’histoire du déclin de l’empire qui l’a précédé.
Simon Sebag Montefiore : Dans ce cas précis, je pense qu’il faut se tourner vers l’ancien monde. Il faut s’intéresser à l’Empire ottoman et à l’Empire perse pour comprendre le Moyen-Orient d’aujourd’hui, et c’est pourquoi je commence par ces empires. En 1900, l’Empire ottoman s’effondrait en Europe, mais restait encore redoutable en Asie. C’est l’histoire racontée dans The Cauldron. C’est ainsi que commence le livre.
Mounk : Expliquez-nous un peu comment le déclin de l’Empire ottoman et le recul de l’influence de l’Empire britannique dans certaines régions du Moyen-Orient ont mis en place la structure fondamentale qui a commencé à émerger au début du XXe siècle.
Sebag Montefiore : L’Empire ottoman était en déclin. Il avait perdu la plupart de ses territoires dans les Balkans et en Afrique du Nord, à l’exception de la Libye et de Tripoli. Mais il contrôlait toujours ce qui est aujourd’hui la Turquie et, pour l’essentiel, l’ensemble du monde arabe, jusqu’à la frontière avec l’Empire perse. C’était donc encore une institution assez redoutable. Pendant la Première Guerre mondiale, il s’est révélé étonnamment résistant sur le plan militaire et a vaincu les Britanniques lors de deux batailles assez importantes. Il restait donc très important.
Mais qu’est-ce que l’Empire ottoman ? L’Empire ottoman a duré plus de quatre cents ans, et il en a existé de nombreuses versions. Il a commencé comme un État de conquête fondé sur l’esclavage d’enfants chrétiens recrutés pour devenir ses soldats, ses fonctionnaires, etc. Et bien sûr, pour ses harems. Puis il a traversé des crises majeures et s’est réinventé à plusieurs reprises.
Au cours de la dernière période, que j’aborde dans The Cauldron – à savoir le début du XXe siècle, plus précisément les années 1890 –, il avait traversé une période de réformes au cours de laquelle il avait accordé une citoyenneté égale à ses nombreux peuples, sectes et ethnies. Il s’était alors resserré pour devenir une entité islamique et nationaliste, turque, dotée d’une idéologie quasi proto-nazie.
Ainsi, à l’aube de la Première Guerre mondiale, il était dirigé par les « Trois Pachas », des personnalités en quelque sorte eugénistes et social-darwinistes qui considéraient la guerre comme une lutte purificatrice permettant aux races de se perfectionner. Ce sont eux qui se sont lancés dans le génocide contre les Arméniens, mais aussi contre d’autres peuples, tels que les Grecs, les Maronites, etc. Ce fut en quelque sorte un Götterdämmerung, si vous voulez, de l’Empire ottoman.
Ce grand mythe dont on entend sans cesse parler, celui de la grande tolérance de l’Empire ottoman et de la façon dont tout le monde vivait ensemble dans la joie, la paix et la sérénité, en récitant de la poésie, n’est en réalité qu’une absurdité.
Mounk : Expliquez-nous cela. C’est une absurdité, car ces empires comportaient des formes très marquées d’exclusion et de discrimination. Mais ce qui semble étrange à propos des empires, c’est que lorsqu’ils déclinent, on assiste à ces périodes de nettoyage ethnique. On le constate bien sûr très nettement au Moyen-Orient, avec les Arméniens et d’autres peuples, mais aussi dans d’autres régions d’Europe. C’est lors de l’effondrement de l’Empire austro-hongrois, avec la montée du nationalisme et la tentative de créer des États-nations plus cohérents, que l’on assiste à toutes ces expulsions et ces nettoyages ethniques qui ont marqué une grande partie de la première moitié du XXe siècle.
Parlez-nous de l’époque des « Trois Pachas » et de l’idéologie qui les animait, et en quoi ces régimes étaient préférables à l’Empire ottoman, et en quoi ils ne l’étaient peut-être pas.
Sebag Montefiore : Vous mettez le doigt sur le problème. En Occident, nous avons décidé, je suppose, à un moment donné au cours du XIXe siècle, que l’État-nation était la meilleure forme de gouvernement. Mais la création de ces États-nations s’est toujours accompagnée de l’exclusion de personnes qui, soit ne correspondaient pas à la nouvelle définition nationale, soit ne souhaitaient pas s’y conformer. La naissance du nationalisme passe toujours par l’exclusion de personnes qui, d’une manière ou d’une autre, sont considérées comme « les autres ». Tous les États-nations créés en Europe de l’Est ont impliqué l’exclusion de citoyens musulmans, qui ont dû partir par centaines de milliers pour se réfugier dans l’Empire ottoman.
Le même processus s’est produit en Eurasie et au Moyen-Orient. C’est ce qui s’est passé dans l’Empire ottoman. L’idée est passée de l’ottomanisme, qui se voulait une définition d’une citoyenneté élargie englobant toutes sortes de peuples, à une conception beaucoup plus restrictive, une sorte de définition turque. Il fallait être turc, il fallait être musulman, il fallait parler turc.
Cela excluait les Arabes, qui comptaient des millions de personnes, ainsi que les Juifs et, bien sûr, tous les chrétiens de l’empire. Il s’agissait de communautés immenses, y compris les Arméniens.
Tous ces peuples du Moyen-Orient ont commencé à adhérer à l’idée du nationalisme, car c’était l’air du temps. Une fois qu’ils l’ont fait, ils se sont retrouvés dans un jeu où régnait une lutte pour la suprématie et pour savoir qui créerait sa propre version de l’État.
Ce phénomène perdure encore aujourd’hui dans tous les pays du Moyen-Orient. C’est l’un des thèmes de ce livre et de cette histoire.
Dans l’Empire ottoman, les Trois Pachas étaient des Jeunes Turcs.
Les Jeunes Turcs formaient un mouvement qui regroupait d’un côté des démocrates libéraux et de l’autre des ultranationalistes, en quelque sorte des autoritaires, et ils appartenaient à cette dernière faction. Ils ont pris le contrôle du sultanat. Il y avait toujours un sultan, mais c’étaient eux qui, dans les faits, faisaient office de dictateurs. Ils ont entraîné l’Empire ottoman dans la guerre, convaincus que c’était le seul moyen de sauver l’État ottoman.
Parallèlement, de nombreux peuples commençaient à adhérer à des idéologies nationalistes, ce qui impliquait également de bénéficier du soutien de puissances étrangères. C’était là le dilemme arménien. Les Arméniens décidèrent qu’ils formaient eux aussi une nation, qu’ils avaient besoin d’un État-nation, et que le seul moyen d’y parvenir était d’obtenir l’aide, par exemple, des Britanniques, mais surtout des Russes, qui étaient leurs frères orthodoxes.
De ce fait, les dirigeants ottomans ont commencé à les considérer non seulement comme des chrétiens, et donc comme des étrangers potentiels aux loyautés partagées, mais aussi comme de véritables traîtres travaillant pour l’ennemi principal, les Russes. C’est ce qui a conduit aux massacres de la Première Guerre mondiale.
Mounk : Avançons un peu dans le temps. On assiste à l’effondrement de l’Empire ottoman. On voit apparaître ces projets de construction nationale, qui vont souvent de pair avec ces formes de nettoyage ethnique ; la tentative de bâtir ces États-nations cohérents implique souvent ce type de violences, comme cela a été le cas ailleurs dans le monde. Vient ensuite, bien sûr, la période de la Seconde Guerre mondiale et les revendications concurrentes du fascisme et du communisme sur l’allégeance des acteurs politiques locaux.
Parlez-nous un peu de la configuration du Moyen-Orient après ces projets de construction nationale, qui en sont les principaux acteurs, et comment ils réagissent à la montée en puissance de l’Union soviétique et à l’ascension d’Hitler en Allemagne.
Sebag Montefiore : Ce que les Alliés voulaient faire après la Première Guerre mondiale, c’était punir les génocidaires qui avaient tué les Arméniens. Ils estimaient n’avoir aucune obligation envers les Ottomans, les Turcs ou qui que ce soit d’autre. Le sultanat existait encore à cette époque. C’est sans doute l’un des aspects les plus importants de cette histoire : ce qui est aujourd’hui la Turquie.
Ils avaient décidé de soutenir les nationalismes de tous les peuples qui avaient souffert sous le joug des Turcs ou des Ottomans. L’ironie concernant ces grands impérialistes que sont Churchill, Balfour, Lloyd George et Clémenceau, c’est qu’ils combinaient une vision impériale du monde — dans laquelle ils souhaitaient créer de nouveaux États qui leur seraient favorables ou qui deviendraient des États clients, et qui permettraient aux troupes britanniques de rester sur place — avec le nationalisme. Ils pensaient soutenir des peuples qui avaient été prisonniers des Ottomans et victimes de ces derniers. Tel était leur plan général.
Mais sur le territoire de l’actuelle Turquie, ils ont décidé que les Turcs disposeraient d’un minuscule État résiduel autour d’Ankara. La partie occidentale, ils l’ont cédée aux Grecs et aux Italiens, mais principalement aux Grecs. Ils ont dit aux Grecs : « Vous pouvez créer un nouvel empire, presque comme un nouvel empire byzantin. » Les Grecs ont déversé des troupes dans cette région et ont commencé à conquérir même les territoires qui ne leur avaient pas été attribués par les Alliés. À l’est, ils ont pour ainsi dire promis des États aux Arméniens et aux Kurdes.
La situation a immédiatement commencé à dégénérer car les Turcs, sous la houlette de Mustafa Kemal – qui devint plus tard Atatürk, le père de la nation turque –, se sont mobilisés et ont donné naissance à une nouvelle nation, un nouvel État qu’il souhaitait appeler la République turque. Il hérita d’une armée ottomane intacte et parfaitement équipée, qui constituait encore un contingent militaire assez impressionnant. Grâce à elle, il fit volte-face et vainquit les Arméniens, dont il ne restait pratiquement plus personne après le génocide, les Syriens qui se trouvaient en Cilicie, ainsi que les Kurdes, puis il fit à nouveau volte-face et vainquit les Grecs. Lorsqu’il dut affronter les Britanniques, qui occupaient toujours Constantinople, ceux-ci cédèrent. Ils n’étaient pas prêts pour une nouvelle guerre contre ces forces militaires tout à fait compétentes, ce qui entraîna la chute du gouvernement de Lloyd George en 1922.
C’est ainsi qu’a vu le jour un nouvel État-nation, le plus important de ces États-nations, du moins au cours de cette première période : la République turque. Mais ils en voulaient bien plus. Ils n’étaient pas satisfaits de ce qu’ils avaient obtenu en 1923. Ils voulaient s’emparer de Mossoul. Ils voulaient s’emparer du vilayet de Mossoul, situé au nord-est de l’Irak. Ils n’étaient pas non plus satisfaits de la Syrie. Ils voulaient le nord de la Syrie, mais les Français s’en sont emparés. C’est pourquoi nous assistons aujourd’hui à ce qui se passe avec le président Erdogan et ce nouvel ottomanisme qu’il promeut, car depuis toujours, les Turcs ont eu le sentiment d’avoir été privés de leur sphère d’influence impériale naturelle.
Mounk : Ils souffrent d’une sorte de « gueule de bois impériale », qui, à certains égards, est comparable à celle de la Russie et d’autres pays à travers le monde.
Sebag Montefiore : C’est très similaire à la Russie, cela en fait donc partie.
Mounk : Voilà ce qui se passe en Turquie à cette époque. Parlez-nous des autres régions du Moyen-Orient à ce moment-là, puis j’aimerais que nous avancions un peu dans le temps. Que se passe-t-il, par exemple, en Arabie saoudite, avec la conquête par les Saoud et l’établissement de la maison des Saoud ?
Sebag Montefiore : L’ascension de la famille Saoud est un processus très différent. Les Ottomans en Arabie contrôlaient la côte occidentale de la péninsule, c’est-à-dire La Mecque et Médine, les villes saintes, ainsi que le Hedjaz. En théorie, ils contrôlaient le Yémen, mais en réalité, ils ne contrôlaient véritablement que la capitale. Si l’on contourne le sud de l’Arabie, les Britanniques contrôlaient Aden et l’Hadramaut, qui fait également partie du Yémen, ainsi que ce qui est aujourd’hui le Sultanat d’Oman. En continuant le long de la côte, ils contrôlaient les États de la Trêve, c’est-à-dire tous ces petits émirats qui constituent aujourd’hui les Émirats arabes unis, le Koweït, Bahreïn, le Qatar, etc. Les Britanniques constituaient donc une puissance impériale en Arabie, et les Ottomans en étaient une autre, mais entre les deux, il existait des dynasties familiales qui contrôlaient leurs propres émirats et qui étaient vaguement alliées aux Ottomans ou aux Britanniques, mais souvent aux Ottomans. Les Ottomans surveillaient de très près ces populations, car ils savaient qu’une grande partie du prestige de la monarchie ottomane provenait du contrôle du pèlerinage, le Hadj, vers La Mecque et Médine.
Au XVIIIe siècle, la maison des Saoud, la famille saoudienne, s’était associée à un renouveau islamique qui avait fondé le mouvement wahhabite, et ils avaient en fait conquis l’ensemble de l’Arabie, y compris La Mecque et Médine. Les Ottomans les avaient chassés et avaient décapité l’émir saoudien sur les quais de Constantinople. Au XIXe siècle, un autre prince saoudien avait bâti un autre royaume saoudien, qui s’était lui aussi effondré.
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Or, en 1902, au début de la période dont je parle, Ibn Saoud, ou Abdulaziz, comme on l’appelle dans le monde arabe, était un jeune homme de vingt ans à l’allure fanfaronne, mesurant six pieds six ou quelque chose comme ça, très grand, qui s’était enfoncé à cheval dans l’intérieur de l’Arabie et avait conquis Riyad avec quarante amis et hommes de main. Ce fut le début de la conquête de ce qui est aujourd’hui l’Arabie saoudite. Il lui fallut trente ans pour la bâtir. Ce qu’il faut comprendre à propos de l’Arabie saoudite, c’est qu’il s’agit du troisième État saoudien. C’est un État né de la conquête. Ils l’ont conquis au cours d’une vague de guerres qui s’est poursuivie, comme je l’ai dit, pendant les trente années suivantes. En fin de compte, la partie la plus importante de cette conquête fut celle de La Mecque et de Médine en 1925, car c’est la garde des sanctuaires sacrés qui leur confère leur prestige dans le monde arabe. Cela leur a récemment permis de supplanter l’Égypte à la tête du monde arabe sunnite.
La création de cet État s’est en réalité faite indépendamment des Britanniques, des Ottomans et des Français. Il a certes dû obtenir leur soutien ou leur acquiescement, mais Abdulaziz était passé maître dans l’art de monter tout le monde les uns contre les autres, et il a mené cette entreprise de main de maître.
Mounk : Il va sans dire que le Moyen-Orient comporte de nombreuses régions, et je ne souhaite pas passer en revue chaque pays individuellement. Nous avons beaucoup parlé de la chute de l’Empire ottoman et de l’ascension d’Atatürk, comme il se faisait appeler. Nous avons évoqué la renaissance de l’islam et du wahhabisme, ainsi que l’ascension du roi des Saoud. Le troisième élément vraiment important pour planter le décor avant de passer à la suite est ce qui se passe en Perse, ou comme on l’appellerait aujourd’hui, en Iran. Parlez-nous en particulier de Reza Shah.
Sebag Montefiore : Reza Shah était un personnage vraiment fascinant, et c’est l’un des grands bâtisseurs de nations. Vous en avez mentionné quelques-uns, Yascha. En réalité, il a commencé comme paysan. C’était un soldat issu de la campagne qui se distinguait par son ambition, sa discipline et sa grande taille. C’était encore un soldat imposant et athlétique. Jeune homme, il rejoignit le régiment cosaque du shah de Perse, calqué sur les cosaques des tsars de Russie et formé par des cosaques venus de Russie.
L’Iran entretenait des relations très complexes avec les tsars russes, puis plus tard avec les Soviétiques également. En substance, à deux reprises au cours du XXe siècle, les Russes ont occupé la moitié de l’Iran ; cela mérite donc d’être rappelé.
Au début du XXe siècle, on trouve la Perse, qui est en réalité un empire où coexistent de nombreuses minorités et ethnies différentes. Tous parlent le farsi, mais certains sont persans, tandis que beaucoup sont kurdes, arabes ou d’autres origines. Le pays avait été spectaculairement mal gouverné et mal géré par la dynastie des shahs Qajar. Au début du XXe siècle, il était en stagnation, corrompu, mal géré et en train de s’effondrer.
En 1906, une révolution constitutionnelle a éclaté, au cours de laquelle le shah a été contraint d’accepter une constitution et un parlement élu, le Majlis. Cela n’a pas duré longtemps, car il a riposté. Une contre-révolution s’ensuivit, et il fut soutenu par les Russes pour écraser la révolution. Cela signifiait qu’il y avait des Russes dans le pays pendant la Première Guerre mondiale, puis des Britanniques. Les Russes se trouvaient au nord, tandis que les Ottomans envahissaient le pays par l’ouest. Une famine massive fit un million de victimes parmi les Perses.
Au milieu de ce chaos, alors que le pays était un théâtre d’opérations de la Première Guerre mondiale – un théâtre d’ailleurs complètement oublié aujourd’hui, dont personne ne parle plus, mais qui revêt une grande importance pour les Iraniens –, les Britanniques cherchèrent un candidat capable de rétablir l’ordre et de devenir un allié de la Grande-Bretagne. Ils trouvèrent ce général imposant, un self-made man, Reza Khan. En 1921, il s’empara du pouvoir par un coup d’État. En 1925, il avait renversé la dynastie des Qajar, au pouvoir depuis les années 1790, et avait été élu shah de ce qu’il appelait désormais l’Iran. Il devint roi et baptisa sa dynastie « dynastie Pahlavi ».
C’était un personnage extraordinaire. Il entreprit de réformer le pays. Il créa des banques, fit construire des chemins de fer, fonda l’université et libéra les femmes de l’obligation de porter le hijab si elles ne le souhaitaient pas. Il remit le clergé chiite à sa place. Il accomplit tout cela en collaboration avec des princes aristocratiques plus raffinés. Mais à mesure que son règne avançait dans les années 1930, il devint de plus en plus paranoïaque, jaloux et autoritaire. Il en fit arrêter un grand nombre et les fit assassiner en prison par un médecin très sinistre qui leur injectait de l’oxygène – ce qui est vraiment effrayant –, de l’eau ou une autre substance.
En 1941, pendant la Seconde Guerre mondiale, il décida qu’il ne savait pas qui allait gagner la guerre et qu’il resterait neutre. Ce fut une grave erreur, car ni les Britanniques ni les Soviétiques, désormais sous Staline, n’allaient prendre de risque avec l’Iran. En fait, ils n’allaient prendre aucun risque nulle part au Moyen-Orient. Cela fait partie de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, ce qui est intéressant.
Mounk : Commençons à aborder l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Je pense que nous avons désormais relativement bien planté le décor pour les différentes régions du Moyen-Orient. Nous n’avons pas encore vraiment parlé de l’Afrique du Nord, et il y a d’autres endroits que nous n’avons pas abordés, mais pour une région aussi vaste, nous avons fait de notre mieux pour planter le décor. La Seconde Guerre mondiale déchire le monde. Il y a une rivalité idéologique entre le communisme, le fascisme et la démocratie. Le Moyen-Orient est devenu un théâtre d’opérations important pendant la Seconde Guerre mondiale. Quel rôle le Moyen-Orient a-t-il joué dans ce conflit, et quelle est la configuration du Moyen-Orient qui en est ressortie ?
Sebag Montefiore : Ce qui est intéressant à propos de la Seconde Guerre mondiale, c’est que d’un point de vue purement impérial et stratégique, elle justifie le projet britannique d’assurer une forte présence au Moyen-Orient, car il s’avère que cette région est potentiellement un théâtre d’opérations décisif pour remporter la guerre. Les Italiens et les Allemands se frayent un chemin à travers l’Afrique du Nord et envahissent l’Égypte à deux reprises. L’une de ces invasions est menée par Rommel, le célèbre Afrika Korps. Dans le même temps, Hitler envahit l’Union soviétique et se fraye un chemin vers le Caucase ; depuis le Caucase, il comptait envahir la Turquie, l’Irak et la Perse, et se retrouver ainsi également au Moyen-Orient. Du coup, en 1941–1942, le Moyen-Orient est devenu extrêmement important.
L’un des événements clés est, bien sûr, la défaite de la France face à Hitler. Par conséquent, l’Empire français est désormais sous le contrôle de l’Axe, l’Axe nazi. Cela signifie qu’une grande partie de l’Afrique du Nord est contrôlée par le régime de Vichy – l’Algérie, le Maroc et la Tunisie –, mais aussi, ce qui est inquiétant, des régions clés du Levant, à savoir le Liban et la Syrie. Parallèlement, un coup d’État a lieu en Irak britannique, et un gouvernement pro-nazi y arrive au pouvoir.
Comme je l’ai dit, Churchill décide de ne prendre aucun risque. Il déclenche une guerre et envahit la Syrie de Vichy. C’est là que Moshe Dayan, le futur général israélien, perd un œil. Parallèlement, il lance une guerre pour envahir l’Irak, qu’il conquiert. Puis, bien sûr, ils finissent par conquérir l’Iran. Les Britanniques consolident l’ensemble du Moyen-Orient sous ce qui est essentiellement un contrôle britannique. Cela se justifie par le fait que Churchill stabilise le Moyen-Orient.
Mais à mesure que la guerre se prolonge, il se rend compte qu’il ne peut pas garder le contrôle du Moyen-Orient. Le nationalisme est en plein essor. Les Britanniques adoptent une certaine conception du nationalisme arabe, pas tout à fait le panarabisme, mais ils font des compromis. Ils veulent accorder l’indépendance aux États arabes, y compris l’Égypte et l’Irak, et forcer les Français à faire de même en Syrie et au Liban. En même temps, ils veulent que ces pays restent des satellites britanniques ou français. Pourtant, ils adhèrent à une idée de nationalisme panarabe en parrainant la création de la Ligue arabe, dirigée par l’Égypte et l’Irak, qui sont tous deux des États vassaux de la Grande-Bretagne, ou que les Britanniques souhaitent voir le devenir.
Voilà ce qui s’est passé. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Moyen-Orient a commencé à devenir véritablement indépendant. Tous ces États sont des États nouveaux qui n’ont jamais existé auparavant. C’est là le point essentiel à comprendre. On voit souvent, dans la propagande militante, l’affirmation selon laquelle ce sont tous des États anciens, indépendants depuis des siècles, alors qu’Israël aurait été créé soudainement. Non. Tous ces États – à commencer par la Turquie, l’Irak, la Syrie, le Liban et la Jordanie – sont des États entièrement nouveaux. Seuls l’Égypte et l’Iran sont des États anciens. Ils sont tous devenus indépendants.
La création d’Israël ressemble beaucoup à l’émergence de la Turquie vingt ans plus tôt. Elle commence par une partition, une guerre ethnique brutale, l’expulsion d’un grand nombre de réfugiés, leur fuite de leurs foyers face à la guerre, et la création d’un nouveau nationalisme dont l’idée nationale est liée à la religion, à la race et à l’ethnicité. Il en résulte un État nouveau et dynamique. La différence entre la création de la Turquie et celle d’Israël réside bien sûr dans l’histoire singulière du peuple juif, qui est certes intéressante et unique, mais toutes les histoires nationales sont uniques. De plus, bon nombre de ses citoyens étaient des colons venus de l’étranger, des immigrés. C’est ainsi que ces deux États ont vu le jour.
Israël et le reste du Moyen-Orient ont véritablement accédé à l’indépendance après la Seconde Guerre mondiale, et ils sont presque immédiatement entrés en guerre. Cette guerre de 1948, au cours de laquelle cinq États arabes ont tenté d’attaquer la nouvelle République juive, baptisée Israël, le jour même de son indépendance, a été un désastre pour toutes les parties concernées, car elle a rejeté le projet de partition. La partition était une conséquence inévitable de la création de nouveaux États-nations. Comme vous le disiez au début, il faut des frontières, et il faut exclure les personnes qui ne souhaitent pas faire partie d’un nouveau pays ou qui sont rejetées par le nouveau concept de cet État-nation. Au Moyen-Orient, cela est pratiquement impossible à mettre en œuvre sans échanges de populations, sans réfugiés, ou sans créer des États multiethniques et confessionnels, qui ne sont donc pas des États-nations strictement définis. C’est là le grand conflit qui agite actuellement tout le Moyen-Orient. C’est le thème qui domine aujourd’hui.
Mounk : Ce qui est intéressant dans la création d’Israël, c’est que, surtout d’un point de vue européen, nous avons tendance à la considérer comme une histoire européenne, une histoire liée à l’Holocauste et à la Shoah, ainsi qu’aux Juifs expulsés de Pologne et d’autres régions d’Europe centrale et orientale, qui n’avaient nulle part où aller et ont cherché refuge en Israël. Cela fait bien sûr partie de l’histoire. Mais une autre partie de l’histoire concerne également tous les Juifs qui étaient originaires du Moyen-Orient depuis très longtemps, souvent chassés et expulsés de ces pays au fur et à mesure que se déroulait ce processus de création de différents États-nations.
Dans quelle mesure ces différents nouveaux États-nations étaient-ils bien armés pour réussir, comme c’est le cas dans de nombreuses régions d’un monde postcolonial, comme vous le dites ? Ils n’avaient pas une longue histoire, à l’exception de l’Iran et de quelques autres États. Certains d’entre eux étaient marqués par de profondes divergences religieuses internes, par exemple entre chiites et sunnites. Y a-t-il eu une période durant laquelle ces États auraient pu prospérer, connaître la paix, voire peut-être devenir démocratiques, ou la nature de bon nombre d’entre eux était-elle suffisamment incohérente dès le départ pour que les chances de réussite du Moyen-Orient aient toujours été minces ?
Sebag Montefiore : Je pense que les chances étaient toujours minces s’ils tentaient d’imposer un État-nation rigide. C’était particulièrement vrai dans un contexte où ces nations étaient nouvelles et où, par conséquent, la conscience nationale n’était pas encore formée. En fait, le roi Faisal d’Irak l’avait déjà dit dans les années 1930. Il affirmait qu’il n’existait absolument aucun esprit national irakien. Mais bien sûr, ces consciences nationales se sont développées, et aujourd’hui, cent ans plus tard, oui, il y a des Syriens, des Irakiens, des Libanais, etc., mais cela a pris du temps à se construire.
Tous ces États — et à cet égard, Israël, la Turquie, l’Irak, la Syrie, etc., sont tous des exemples typiques — sont des États comptant d’importantes minorités ethniques et confessionnelles qui, à des degrés divers, ne souhaitent pas faire partie de la nouvelle conscience nationale, et dont les dirigeants, à des degrés divers, veulent les forcer à prendre part au nouveau projet national ou les réprimer. En Turquie, par exemple, on expulse tous les Grecs, on tue tous les Arméniens, mais il reste encore les Kurdes à l’Est, et les Kurdes ne veulent pas faire partie d’un État turc. Ils se considèrent comme différents. Cela a conduit à quelque soixante-dix ou quatre-vingts ans d’insurrection ethnique au cours desquels cinquante ou soixante mille civils kurdes ont été tués. Cette histoire se poursuit encore aujourd’hui.
De même en Irak, on a assisté à l’un des premiers pogroms, si l’on peut dire, contre les Assyriens au début des années 1930, au cours duquel des chrétiens ont été massacrés. Cela a donné le ton à la persécution progressive des chrétiens d’Irak, qui comptaient un million de personnes en l’an 2000 et ne sont plus aujourd’hui que 115 000. Parallèlement, il y a les Kurdes, ainsi que les sunnites opposés aux chiites. Les chiites constituent une faible majorité, ce qui crée une tension au sein de l’Irak que le pays peine à maîtriser. Pour y parvenir, il s’appuie sur un dictateur d’une brutalité sans pareille, Saddam Hussein, qui maintient tout le monde dans le rang. C’est un sunnite qui règne d’une main de fer dans une dictature de type stalinien. En Syrie, l’histoire est similaire avec les Assad, à ceci près qu’ils sont alaouites, c’est-à-dire issus d’une minorité.
Dans bon nombre de ces pays, l’armée auxiliaire coloniale créée par les Français ou les Britanniques est la seule entité véritablement nationale à avoir fondé l’État. C’est également le cas dans toute l’Afrique, ce qui explique pourquoi ces pays finissent souvent par avoir des dirigeants militaires. Il y a là une contradiction, car les Français, par exemple, en Syrie, composent leur armée auxiliaire avec des minorités comme les alaouites. Cela complique encore davantage la situation.
Mounk : Cela place alors ces minorités en position de prendre le contrôle de l’État, comme c’est le cas en Syrie avec la famille Assad. On peut supposer que la montée d’une forme de panarabisme, incarnée par Nasser et d’autres figures, est en partie une réponse à la relative faiblesse de la conscience nationale à l’époque. Ce qui rend en partie séduisante l’idée selon laquelle nous sommes tous arabes et devrions coopérer bien davantage, c’est que, du moins depuis les années 1950 et 1960, de nombreux citoyens de ces nations ne considèrent pas que leur identité première soit cette identité nationale de longue date. Ils présentent d’énormes différences par rapport à leurs voisins, surtout si, par exemple, on trouve des chiites tant du côté iranien que du côté irakien de la frontière. Certains de ces chiites pourraient avoir le sentiment, en Irak par exemple, d’avoir plus en commun avec les chiites du côté iranien de la frontière qu’avec les sunnites de leur propre pays.
Sebag Montefiore : C’est exactement ce qui se passe. Tous ces États ont été tracés par les puissances impériales selon diverses combinaisons. Souvent, les gens s’entendent mieux entre eux. Par exemple, il y a des druzes en Syrie, au Liban et dans le nouvel État d’Israël qui ont peut-être plus en commun entre eux qu’avec leurs propres concitoyens. Vous avez donné l’exemple des chiites en Irak, et c’est ce qui se passe plus tard, à notre époque, au XXIe siècle, où l’on trouve des chiites arabes en Irak qui s’identifient davantage comme chiites et sont donc plus proches des Iraniens que des autres Irakiens.
Le panarabisme est en partie une tentative de compenser la faiblesse de ces nouveaux États. C’est en partie un moyen de pallier l’échec du premier projet panarabe, qui consistait à vaincre et à éliminer Israël, et qui a échoué. Plutôt que d’en tirer une leçon ou d’en faire un avertissement, les panarabistes redoublent d’efforts et se consacrent à la destruction d’Israël, ce qui devient la raison d’être du panarabisme. Cela les conduit à une série de désastres. En 1956, les Égyptiens sont vaincus, puis en 1967, ils sont complètement mis en déroute sur tous les fronts. À ce moment-là, Nasser, qui est un personnage extrêmement intelligent et très intéressant, se rend compte que l’Égypte doit désormais faire la paix avec Israël.
Il existe une conversation fascinante, divulguée par la suite, entre lui et son jeune protégé, le colonel Kadhafi, qui est également un personnage majeur du livre. Elle vient d’être publiée en Égypte, et elle est très intéressante. Nasser dit : « Nous devons simplement faire la paix. Nous avons été vaincus par eux, et nous le serons encore. Les Égyptiens passent avant tout, et nous devons faire la paix avec eux. » Le colonel Kadhafi répond : « Non, nous devons entrer en guerre. » Nasser rétorque : « Tu peux entrer en guerre si tu le souhaites, toi et Yasser Arafat, toi et les Irakiens et les autres, mais nous, les Égyptiens, nous allons faire la paix avec eux. » C’est une conversation très intéressante. Bien sûr, Sadate, son successeur, finira par le faire. C’est la fin du panarabisme sous cette forme pure et idéaliste.
Le panarabisme est en réalité entaché par son identification totale à cette campagne contre Israël, qui est tout à fait inutile en termes de géopolitique et de politique de puissance. La Palestine est une petite entité située en Terre Sainte, le long de la côte. Ils auraient pu facilement reconnaître qu’il y aurait une sorte de communauté juive autonome là-bas, et cela aurait pu en rester là. Mais ils se sont définis par la guerre. C’est une chose très dangereuse à faire si l’on perd la guerre.
Mounk : L’une des conséquences de la faiblesse relative de ces États et de l’échec du panarabisme est que le Moyen-Orient devient le jouet de la rivalité entre grandes puissances qui a marqué une grande partie de la seconde moitié du XXe siècle entre l’Union soviétique et les États-Unis. L’Union soviétique envahit l’Afghanistan dans une guerre qui s’est soldée par un échec et tente d’exercer une forte influence sur ses alliés, tandis que les États-Unis s’enfoncent de plus en plus dans le Moyen-Orient. Lorsque l’Union soviétique s’effondre, les États-Unis deviennent, d’une certaine manière, la présence extérieure dominante dans la région. Comment les États-Unis ont-ils remodelé la région au cours de ce que vous appelez « l’ère américaine du Moyen-Orient » ?
Sebag Montefiore : L’ère américaine est une opportunité. Les États-Unis sont l’État le plus puissant que l’histoire mondiale ait jamais connu, doté de la plus grande puissance militaire. Après 1991 et la guerre du Golfe, ils ont remporté une victoire incontestable. Elle s’est avérée plus judicieuse que les guerres ultérieures, car elle avait un objectif clair et une limite, une fin. Les Américains ont laissé Saddam Hussein au pouvoir à la tête d’un État résiduel, avec une entité kurde au nord protégée par eux, tout juste. Certains y voient un grand échec, mais tout art de gouverner repose sur la modération et la limitation. C’était une décision très intelligente de la part de Bush père, Bush 41, de le laisser au pouvoir là-bas pour faire barrage à l’Iran, cet Iran révolutionnaire, cet Iran islamique. Ils ont eu une formidable opportunité, et ils l’ont gâchée.
Au départ, ils ont tenté de l’exploiter de deux manières. La première consistait, en libérant le Koweït et en le protégeant de l’Irak, à réaffirmer le système étatique de la région et à déclarer : « Nous allons garantir cela pour une nouvelle ère. » Cela a perduré jusqu’à aujourd’hui, mais je pense que ses jours sont peut-être comptés. Deuxièmement, ils ont mis à profit une grande partie du prestige américain pour tenter de résoudre le conflit israélo-palestinien. Il s’agit de la Conférence de Madrid, puis des accords d’Oslo. Ce processus est aujourd’hui discrédité pour toutes sortes de raisons, principalement parce qu’il a finalement échoué. Mais le concept était plausible, et il y avait des moyens pour que cela fonctionne. Il est facile aujourd’hui de revenir en arrière et d’analyser la situation. C’est ce que je fais dans le livre. Il fallait agir plus vite, être plus clair, et un État palestinien aurait dû voir le jour plus tôt. Mais de la même manière, les Palestiniens auraient dû donner confiance aux Israéliens plus tôt également. C’était évidemment toujours une voie à double sens. Quoi qu’il en soit, cela a échoué et n’a jamais été relancé, car les Américains ont été détournés par le 11 septembre.
Cela a réorienté l’ensemble du projet américain au Moyen-Orient vers les guerres du 11 septembre. L’intervention en Afghanistan était clairement justifiée. La guerre en Irak a été menée sur la base de renseignements erronés et d’une mauvaise compréhension du Moyen-Orient, je pense, à savoir qu’il était possible de redessiner le Moyen-Orient et d’y instaurer la démocratie partout, ce qui, à mes yeux, relève d’un rêve utopique. Je pense qu’ils auraient simplement dû trouver un général pour diriger l’Irak, éliminer la clique au pouvoir autour de Saddam Hussein, et en rester là. L’Irak jouait un rôle extrêmement important dans l’architecture du Moyen-Orient. L’Irak était un État arabe majeur qui tenait l’Iran en échec.
La guerre en Irak a eu pour effet, ce que personne n’aurait pu prévoir à l’époque, de révéler la faiblesse des États-Unis, leur manque de persévérance, leur vulnérabilité face aux pertes humaines, leur vulnérabilité face à l’insurrection, ainsi que leur nature démocratique instable, où l’on change de gouvernement tous les quatre ou cinq ans, ce qui relève bien sûr de la folie en matière de politique étrangère. Tout cela a révélé aux Iraniens et à tout le monde que les États-Unis étaient un géant vulnérable lorsqu’ils s’engageaient ainsi sur le terrain.
Dans le même temps, cela a permis à l’Iran de réaliser le rêve tant des islamistes radicaux que de ceux qui aspiraient à la grandeur perse, au projet impérial perse, alors que les Perses avaient, à de nombreuses reprises au cours de l’histoire, régné sur l’ensemble du Moyen-Orient sous différentes formes, au sein de différents empires. Ils ont ainsi pu, en réalité, prendre le contrôle de l’Irak par l’intermédiaire de leurs milices, puis de la Syrie, du Liban, des Houthis, et enfin du Hamas à Gaza, et créer ce que le général Suleimani appelait les « Six Armées ». Je l’appelle l’« Empire des Six Armées », qui représentait en réalité l’Iran le plus puissant depuis Nader Shah au XVIIIe siècle, voire depuis les Sassanides aux VIe et VIIe siècles après J.-C. C’est ce qu’ont mis en place ces Américains, et cela a mis fin à l’ère américaine au Moyen-Orient. Cette erreur unique était si tentante à commettre, et pourtant si facile à analyser comme étant dépourvue de tout sens. Mais c’est ainsi. C’est ce qui arrive avec les gouvernements, j’imagine.
Mounk : Cela a façonné une grande partie du Moyen-Orient moderne. L’Iran, devenu l’une des grandes puissances régionales, était bien plus puissant. L’Arabie saoudite est devenue la grande adversaire de cet Iran moderne, s’efforçant de contrebalancer sa puissance. La Turquie, en partie en raison des changements internes au sein de la République turque – l’épuisement du modèle d’Atatürk et l’arrivée d’un chef d’État aux tendances islamistes qui tente, d’une certaine manière, de recréer certains aspects de l’époque ottomane –, cherche à étendre son influence. Israël est, à sa manière, une grande puissance du Moyen-Orient. Il y a cette force extérieure très puissante que sont les États-Unis, qui, en termes militaires conventionnels, est clairement supérieure à n’importe quel pays du Moyen-Orient, mais dont la capacité à exercer réellement cette influence est assez limitée.
Sebag Montefiore : Le 7 octobre a tout changé. Juste avant le 7 octobre, on assistait à un processus dans lequel les Américains encourageaient les Saoudiens à se réconcilier et à normaliser leurs relations avec les Israéliens. Cela aurait d’ailleurs pu se produire, même si l’on peut se demander, compte tenu des positions extrêmes du gouvernement israélien alors au pouvoir, s’ils n’auraient pas fini par faire capoter le processus même sans le 7 octobre. Mais c’est une autre question. Si cela s’était produit, le rapprochement de deux des grandes puissances du Moyen-Orient – les Saoudiens à la tête des monarchies du Golfe et les Israéliens avec leurs liens occidentaux – aurait constitué une défaite majeure pour l’empire iranien et pour l’islamisme iranien, l’islamisme radical. Le 7 octobre a donc été un moyen d’amener un État vassal et client de l’Iran à subvertir et à saboter ce processus. C’est ce qui s’est passé.
Parallèlement, le 7 octobre visait à remettre la cause palestinienne sur le devant de la scène mondiale et à réaffirmer ce message. En fin de compte, il s’agissait d’une tentative d’éliminer Israël. Pour être honnête, personne n’aurait pu croire que cela réussirait aussi bien. Cela n’a réussi que parce que les Israéliens étaient en quelque sorte endormis sur le coup et, dans un exemple classique de pensée de groupe orgueilleuse, avaient décidé que le Hamas et Gaza ne pourraient jamais vraiment les menacer. C’était bien sûr une illusion insensée, qui était sur le point de menacer l’existence même d’Israël. Si la milice du Hezbollah s’était pleinement engagée le 7 octobre, Israël aurait dû livrer un combat pour sa survie. En l’occurrence, ils ne sont pas intervenus pleinement. Ils ont lancé une intervention partielle, et les Iraniens se sont contentés d’observer.
C’était un cas intéressant illustrant comment, au Moyen-Orient, les puissances, qu’il s’agisse d’États ou de milices, font ce bon leur semble et sont de grands manipulateurs de leurs protecteurs et commanditaires. C’est l’un des thèmes de mon livre. Cela était vrai pendant la Guerre froide entre les Soviétiques et les Américains, et cela l’est bien sûr au XXIe siècle. Les Iraniens veulent que le Hamas agisse. Ils le soutiennent financièrement, en armes et en technologie. Mais ils veulent contrôler le moment où cela se produira, et ils veulent que cela se passe de manière maîtrisée. Ils veulent que ce soit contrôlé à la fois par Téhéran et par Nasrallah du Hezbollah, qui est en quelque sorte leur vice-roi pour le monde arabe.
Les mandataires du Hamas dirigés par les frères Sinwar ne font pas confiance aux Libanais ni aux Iraniens, car ils pensent que ceux-ci sont probablement infiltrés par le Mossad israélien. Et ils ont raison, bien sûr. Ils gardent donc leur mission secrète et planifient la date en toute discrétion. Lorsque cela se produit, les Israéliens sont totalement pris au dépourvu, et Israël est plongé dans un tourbillon de confusion, d’humiliation et de rage. Dans le même temps, les propres alliés du Hamas en Iran et au sein du Hezbollah sont désorientés et ne savent pas s’ils doivent se joindre à l’opération ou non, ni comment réagir, et sont stupéfaits par le succès de l’opération du Hamas, qui constitue un succès militaire extraordinaire.
C’est un succès tactique, de courte durée – deux jours –, mais en termes de stratégie et de guerre de l’information, c’est un succès stupéfiant. Ce sont des massacres, des viols, des carnages, un spectacle répugnant. Mais c’est aussi l’une des grandes victoires arabes depuis la bataille des Cornes de Hattin en 1187, qui avait entraîné la chute du royaume croisé de Jérusalem. Elle accomplit quelque chose d’assez extraordinaire, mais au prix insupportable des civils israéliens assassinés et violés, des otages, et, en fin de compte, des civils palestiniens de Gaza, qui sont sacrifiés sans raison par le Hamas, par leurs propres dirigeants, afin de discréditer Israël.
Sur le plan stratégique, deux éléments sont déterminants. Premièrement, cela sape le plan de normalisation saoudien. Celui-ci a pris fin en raison de la rage des peuples arabes face à la guerre féroce menée par Israël dans le paysage urbain de Gaza. Deuxièmement, cela allume une mèche qui remonte directement au commanditaire, l’Iran, et conduit en fin de compte à la guerre entre Israël et l’Iran, une guerre entre Israël, l’Iran et les États-Unis, ce qui nous amène à la situation actuelle.
Mounk : L’une des choses étranges concernant le Moyen-Orient aujourd’hui, c’est que, d’une certaine manière, toutes les grandes puissances régionales que vous citez semblent très faibles et vulnérables. Les États-Unis se sont non seulement révélés plus faibles que prévu lors de la guerre en Irak, mais aussi dans la guerre contre l’Iran et l’intervention que Donald Trump a lancée il y a environ neuf mois au moment où nous enregistrons cette émission. L’Iran semble affaibli à bien des égards, car bon nombre de ses mandataires sont bien plus faibles qu’auparavant. Pas tous, mais beaucoup d’entre eux. L’Arabie saoudite semble vulnérable aux bombardements iraniens, ce qui ne la fait pas paraître particulièrement toute-puissante. La Turquie, je suppose, s’en sort relativement bien, mais elle se trouve un peu en marge de la région. C’est une situation intéressante. Bien sûr, Israël semble très affaibli à l’échelle internationale. Il continue de disposer d’une supériorité militaire sous diverses formes, mais semble également se trouver dans un état bien plus précaire qu’il y a dix ou trente ans.
Ce qui frappe dans votre livre, c’est que vous y évoquez manifestement la richesse culturelle du Moyen-Orient ; l’ouvrage ne traite pas uniquement de guerres et de batailles, mais aussi de poésie, d’art et d’autres sujets. Cependant, lorsqu’on examine cent, voire cent cinquante ans d’histoire du Moyen-Orient, on est frappé par l’ampleur des échecs que cette région a connus à divers niveaux. Comment cette région si riche, dotée d’une histoire et d’une culture très anciennes, en est-elle venue à être globalement faible sur le plan militaire, à afficher des performances économiques extrêmement médiocres, à offrir très peu de libertés à ses populations et à ne compter que très peu de régimes démocratiques capables de perdurer de quelque manière que ce soit ? Quelles en sont, selon vous, les raisons ? Et y a-t-il un espoir que les cent cinquante prochaines années de l’histoire du Moyen-Orient s’avèrent meilleures que le passé, malgré la situation sombre dans laquelle nous nous trouvons actuellement ?
Sebag Montefiore : Il est très facile d’en imputer la responsabilité à l’Occident, à l’impérialisme occidental et à l’ingérence de celui-ci. Mais si l’on examine la domination ottomane de la région et le règne de la dynastie Qajar, par exemple en Perse, on constate que leur gouvernance était épouvantable. Si l’on considère ce qu’ils ont fait subir à leurs propres pays et à leurs économies, ils ont en effet détruit leurs propres économies par une mauvaise gouvernance. En fin de compte, dans le cas ottoman, ils ont détruit l’ensemble de leur État par la guerre et le génocide, en éliminant les personnes les plus talentueuses au sein de leurs États, en l’occurrence les Arméniens, par exemple. Ce processus s’est poursuivi après l’indépendance. En 1956, Nasser a expulsé d’Égypte tous les peuples « égyptianisés », à savoir les Juifs, mais aussi les Libanais, les Italiens et les Grecs. Ce faisant, il a appauvri l’Égypte.
Dans tous ces cas, ce n’est pas seulement l’impérialisme, bien que cela en fasse bien sûr partie. Il s’agit d’une mauvaise gouvernance à grande échelle, d’abord de la part des dirigeants indigènes pendant des siècles, puis par l’intervention des puissances occidentales, qui ont ensuite créé ces États-nations fragiles. Puis vinrent des dictatures effroyables et l’ultranationalisme, persécutant leurs propres minorités de manière à la fois brutale et en les expulsant, comme en Égypte, par exemple, et en Irak. En fin de compte, il s’est instauré un système autocratique qui a finalement débouché sur une kleptocratie, des tyrannies kleptocratiques comme l’Irak de Saddam Hussein. La tentative de créer des États-nations au détriment des minorités est un autre aspect. Les énormes inégalités économiques en sont un autre. Bien sûr, les intrigues et les manœuvres des superpuissances, notamment des États-Unis par la suite, constituent un autre aspect de ce phénomène.
Si l’on prend du recul, on constate que l’idéologie est, encore et toujours, un thème de l’histoire qui conduit à l’automutilation et à l’autosabotage. On observe, par exemple, l’islamisme iranien, qui n’a stratégiquement aucune raison valable d’être anti-américain ou anti-israélien. Cela repose purement sur une décision idéologique qui n’a absolument aucun sens au regard des intérêts nationaux réels de l’Iran. La campagne menée contre Israël par la Ligue arabe est, en fin de compte, une décision purement idéologique qui, jusqu’à aujourd’hui, a faussé la réalité de la région. On le constate d’ailleurs en ce moment même, par exemple. Il serait logique que l’Irak et l’Arabie saoudite exportent leur pétrole via Israël, par le port de Haïfa par exemple, via des oléoducs, ce que les Britanniques ont toujours prévu. Pour des raisons politiques, cela ne s’est jamais produit. Cela pourrait bien se produire aujourd’hui, dans le cadre de la nouvelle architecture imposée par la guerre avec l’Iran.
Pour toutes ces raisons, la région a été mal gouvernée. Mais il existe une lutte – et c’est peut-être un bon point pour conclure – entre différentes versions de la maison de l’islam. L’une est l’islamisme radical et de résistance de l’Iran et de ses alliés dans la région : le Hezbollah, le Hamas et les Houthis. L’autre est une forme d’islam plus ouverte, modérée et pro-occidentale. Elle n’est pas plus démocratique que l’autre, mais elle s’attache bien davantage à fournir des services et à offrir une vie sereine à sa population. Elle est bien mieux gérée, elle est ouverte à l’Occident, et elle est tout aussi authentique si l’on se réfère à l’histoire arabe et islamique. C’est véritablement cette bataille qui se déroule en ce moment même.


